Création musicale

par Eveline Causse

Ecrire de la musique pour un texte de Georges Bernanos, suppose pour moi de trouver un espace où l'essentiel de cet écrivain rencontre l'essence de la musique. Il me fallait donc mieux le connaître, avant même de se plonger dans le texte lui-même.

« Dieu ne nous avait laissé que le sentiment profond de son absence » écrit Bernanos dans une lettre du 17 septembre 1918, en parlant de l'expérience de la guerre. Et ce sentiment de l'absence de Dieu vaut tout aussi bien pour le « croyant » Bernanos que pour le noncroyant : nous ne sommes pas dans la dimension religieuse mais dans la dimension ontologique quand il écrit cela.

La culture antique et universelle des modes musicaux est le reflet de ce rapport à l'absence : Comment dire cette sensation que « quelque chose » nous échappe en permanence ? un mystère de vie - ou de mort - qui nous dépasse personnellement et collectivement ? Le langage modal a cultivé depuis toujours – et dans toutes les traditions - l'expression des visages divers de cette expérience de l'absence qui peut devenir attente, désir, mais aussi peur et angoisse dans un coeur et un esprit humain. Ces visages sont des gammes modales très diverses selon les cultures, mais ayant toujours trait à une expression. Cette tradition est restée vivante dans les monastères.

De plus Bernanos est aux antipodes de la linéarité du déterminisme psychologique, ce que Eric Benoit * analyse ainsi à propos du final des Dialogues des Carmélites (p 106 à 108) : « la décision de Blanche n'était absolument pas prévisible l'instant d'avant, et révèle non seulement qu'il s'agit ici d'un acte libre (Blanche est résolue), imprévisible en fonction de la psychologie naturelle de Blanche, mais aussi que Blanche est libérée du blocage de sa peur maladive : déblocage non naturel, qui déjoue le déterminisme de la psychologie naturelle, et advient dans l'économie générale de la signification de l'oeuvre, par l'acceptation libre d'une grâce (« surnaturelle
») libératrice. Et c'est dans l'instant qu'a eu lieu ce retournement spirituel. »

Or s'il est une expression artistique qui n'est véritablement qu'une procession d'instants nés l'un de l'autre, c'est bien la musique. Aussi était il possible de trouver cet espace, à condition de partir et de l'absence et de l'instant. L'expérience du choeur-acteur inspiré de l'esprit de la tragédie grecque vient porter cette expression qui traverse tel personnage ou inspire telle action : chant à l'unisson ou
polyphonique qui formule à sa manière l'évidence commune de l'instant à vivre.

Ce choeur souligne autant la condition humaine universelle, tiraillée de la peur à la joie pourrait-on dire, que des situations particulières

  • avec des choeurs acteurs qui rassemblent tous les comédiens : ouverture et conclusion du Tableau I, entr'acte prosodié entre le Tableau III et IV, conclusion du Tableau V et final

et aussi :

  • un choeur de moniales pour la traversée particulière des Carmélites : solennités de la vie monastique du Tableau II et III, prière du Tableau IV, office nocturne du Tableau V
  • un personnage « choryphée » féminin-masculin et le choeur-acteur en écho pour       Blanche de la Force : peur de Blanche dans le Tableau I, mort de la prieure du Tableau II, méditation pour la prise de voile du Tableau III, accompagnement de Blanche dans le Tableau V...

La proposition musicale est structurée sur les notes de bases du Veni Creator grégorien traditionnel sol la do ré mi. Comme il s'agit d'une plongée au coeur d'un mystère, celui de la joie née du don, ce qui dans la tradition chrétienne est une ascension intérieure, les notes sont prises en gamme descendante, mi ré do la sol et il y a une
corde/note par tableau :

Mi pour chanter la peur : mode relatif au mystère, qui sait faire voir ce qui est caché, à la fois ferme et paisible. Par exemple, Gertrud Von le Fort dit de Blanche que « elle a reçu le souffle de la vie de son esprit intérieur, et (qu')on ne peut la détacher de cette origine, qui est la sienne. Née dans l'horreur profonde d'une époque assombrie par les signes de la destinée, ce personnage lui est venu comme l'emblème d'une époque à l'agonie travaillant à sa propre ruine ». C'est ce qui a donné, pour présenter la peur de Blanche, le choral « O vous tous qui passez, écoutez s'il est une peur semblable à sa peur ; voyez s'il est douleur comme sa douleur ; Miséricorde O Dieu ! »
pour l'humilité de la vie monacale et la mort de la prieure : mode qui se ramasse sur lui même et regarde depuis l'humus. Par exemple, la mise en musique du signet de Ste Thérèse d'Avila pour l'entrée en postulat de Blanche « Que rien ne te trouble, que rien ne t'épouvante, tout passe, Dieu ne change pas, la patience tout obtient... » est dans cet esprit à la fois humble et joyeux.
Do pour le grand écart entre l'engagement monastique d'une part et les révolutionnaires d'autre part : mode de la maturité acquise, avec grandeur et énergie, mais aussi conviction brillante et certitude d'être du bon côté. On y retrouve la poésie subtile de St Jean de la Croix « sans appui et pourtant appuyé, vivant sans lumière et dans la nuit, je vais me consumant tout entier... » avec le contraste des chants révolutionnaires qui sont des boulets de canon musical.
La pour l'engagement au martyr et la prière pour tous : mode confiant d'un enfant qui se laisse conduire, sans lourdeur. C'est le kyrie chanté depuis toujours dans tous les monastères et à tous les offices pour elles même et pour le monde qui perdure à travers tous les événements tristes ou joyeux de la vie. Ce sont les cloches, symbole de cette prière que rien ne peut arrêter, mais ce sont aussi des sons/bruits qui font irruption comme le cornet, des coups de fusil, etc.
Sol pour la fête du Mont Carmel et l'offrande de leurs vies : mode joyeux parfois  triomphal, “franc du collier” qui sait où est son repos. On y entend ces vocalises/babillages sans fin qui sont ceux de l'enfant confiant abandonné à celui qui le porte ; on y entend aussi la peur de Blanche qui cède à l'accueil d'un appel et la joie d'y répondre ; on y entend enfin le Laudate d'ouverture transformé par la traversée de la peur vécue par toutes les moniales.

Hans Urs von Balthasar** parle en commentant Bernanos, « du clair-obscur de l'éternité » : un instant qui sort du temps, et Michel Estève*** affirme que « Bernanos n'a jamais pensé que la liberté pouvait être donnée une fois pour toutes. Il estime au contraire, qu'elle est à conquérir chaque jour... »

J'espère contribuer par ces musiques à permettre que le public soit pris dans cette célébration théâtrale « à la grecque » qui nous exhorte à la suite de Blanche à traverser nos peurs, pour goûter ces instants qui nous sortent du temps et nous donnent de conquérir de fait cette liberté quotidienne à laquelle chacun aspire, seule véritable espérance qui ne repose sur aucune sécurité...
« Sans appui et pourtant appuyé... » : est-ce le secret du « doux royaume de la terre que Bernanos aimait plus qu'il n'a jamais osé le dire ?****

Eveline Causse, Machy, mai 2015
*dans « Bernanos, Littérature et Théologie » 2013
** dans « Le Chrétien Bernanos » 1956 Seuil
*** dans « Les Cahiers de l'Herne » 1967, p211
**** Ces mots qu’il écrivit devinrent son épitaphe : Quand je serai mort, dites au doux royaume de la terre que je l’aimais plus que je n’ai jamais osé le dire.