Intention


par Olivier Fenoy

« Ne pas tomber dans le piège de croire le mal vainqueur »… Cette exhortation de Georges Bernanos me revenait en boucle en février dernier quand nous nous préparions à jouer comme chaque soir Les Frères Karamazov à l’Epée de Bois. Se confondaient en moi le poids d’épreuves personnelles et l’émotion de toute la France suite aux dramatiques événements de janvier. Inhibé par le mensonge et l’effroi, une sorte de culpabilité de l’innocence me faisait traverser ce qu’Antonin Artaud appelle « ces émotions lancinantes et terribles qui vous écrasent comme un remords. » Autour de moi, les propos de mes camarades stigmatisaient un monde traumatisé par toutes les formes contemporaines de terreur et de crime. Oui, comme dans les années trente, nous « dansions sur un volcan ».
Le constat était évident, mais un constat ne donne pas de réponse. Une certitude cependant m’habitait que résumait un ancien cri dans le désert prononcé dans l’entre-deux guerres « pour avoir trop longtemps perdu le secret de ces routes mystérieuses par lesquelles on entre en soi, l’homme contemporain agonise ». Ce cri de l’âme de l’auteur des « Grands Cimetières sous la lune » adressé à l’Europe en 1938 s’était imposé à moi depuis longtemps déjà comme un apophtegme qu’il nous fallait entendre plus encore aujourd’hui qu’hier… et me revenait par vagues l’ensemble de l’œuvre de Bernanos que je voyais condensée en un seul trait lumineux: la traversée oblative de la peur à la joie.
Conscients que nous n’avions pas à discourir sur ces sujets mais à les incarner en creusant toujours plus avant en nous-mêmes le mystère de l’âme humaine pour réussir à en témoigner en toute vérité par notre art, c’est alors que devait ressurgir en moi l’ancien désir de monter Les Dialogues des Carmélites.

Présentant cette proposition quelques jours plus tard aux piliers de la compagnie comme une évidente suite de notre travail sur Dostoïevski, elle fut retenue et je demandais à Bastien Ossart d’en être le co-metteur en scène. Complices de longues date, très vite nous devions nommer qu'en nous, comme autour de nous, dans la rue - par ces grands rassemblements spontanés d’une population en émoi - comme dans les médias, ou par l’évocation quotidienne de la dégénérescence galopante de nos sociétés laminées par une crise de sens sans précédent, nous prenions acte que tout nous portait à vivre aujourd’hui nos propres épreuves et celles du monde au niveau du drame et non à celui d’une nécessité supérieure à la logique humaine qu’Eschyle, Sophocle et Euripide nous ont révélé il y a vingt-cinq siècles et qui porte réponse, comme l’œuvre de Bernanos, au travers de la Tragédie.
Si le drame avec tout son cortège de passions, de sensibilités exacerbées, de panique populaire, de pathos médiatique, en fait de psychodrames, a vite fait, l’effroi passé, de nous ramener à la banalité du quotidien, aux avis de tous sur tout et sur rien sans aucune prise de risque et pour finir de repli sur soi accentuant le mal-être ambiant, l’essence tragique, au contraire, ne se laissant pas emprisonner par l’enchaînement des péripéties – seraient-elles dramatiques – « nous mène vers une contradiction plus profonde, plus intérieure » selon Jean-Marie Domenach.
Bien au-delà de l’affrontement de la liberté et de la fatalité enseigné par nos maîtres, dans la tragédie comme dans chacune de nos vies, cet autre qui nous domine est en tout premier lieu nous-mêmes… Qu’en disant : « c’est tragique » fut-ce à propos d’un incident anodin, nous mettons en branle une métaphysique : la manière dont les événements arrivent, dont l’homme conçoit son existence et son rapport aux autres, avec lui-même, avec Dieu - qu’il s’agissait d’une sagesse, d’une sagesse folle peut-être, mais d’une sagesse.

Dans cette perspective et si, comme l’énonce Michel Estève « entre l’homme et l’univers l’harmonie n’existe plus », je nous sentais appelés à mettre en exergue que pour Georges Bernanos, seul le mouvement oblatif donne un sens à la liberté en en faisant une dignité, c’est-à-dire une suprême valeur. C’était donc cette sagesse tragique qu’il s’agissait de mettre en scène comme l’antidote à la peur… Cette peur du vide toute liée à l’angoisse de la mort qui, pour avoir saisi l’auteur des Dialogues dans son enfance, devait parcourir toute son œuvre.

En effet, au pathétique grec de l’impuissance (l’homme esclave des dieux, accablé par la fatalité) comme au pathétique de la révolte (l’homme face à l’absurde chez Camus), Bernanos oppose le pathétique du sacrifice accepté, de ce mystère de la Croix, celle du Christ appelant l’homme à s’arracher à lui-même pour entrer dans la joie.

Démarche tragique dans les trois cas, qui devait nous conduire à vouloir monter Les Dialogues des Carmélites non pas comme une création théâtrale ayant pour trame l’évocation linéaire de la Révolution Française et de la Terreur, mais comme une célébration de la Sainte Agonie de ceux et celles qui offrent leur vie en ce moment même pour les autres à l’exemple des Carmélites de Compiègne et de Blanche de la Force, la petite novice imaginée par Gertrud Von Le Fort, tétanisée jusque-là par une peur maladive qui, par le don délibéré d’elle-même, retrouve l’esprit d’enfance si cher à Bernanos et, le cœur confiant, se laisse saisir par la joie.

« Suis-je redevenue enfant ?» murmure la Première Prieure avant d’assumer volontairement par une agonie déchirante la mort de Blanche en signifiant par là, comme l’énonce sœur Constance qu’ « on ne meurt pas chacun pour soi mais les uns pour les autres, voire même les uns à la place des autres » ou le support majeur de cette œuvre magistrale que nous devions choisir de monter en nous inspirant des tragédies antiques, avec Chœur et Coryphée.

La scénographie sera, à l’instar de la tragédie grecque, d’une grande sobriété, avec scène et proscenium, comme à Epidaure ou Athènes, pour privilégier la puissance de valorisation de la parole et du chant, le chœur « officiant » au centre  de l’espace scénique. Pas de reconstitution du carmel, mais un choix esthétique tant de l’espace que des costumes et de la création musicale qui universalise le propos.

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